L'Extension de
la "faute
inexcusable", ses repercussions
C. Hocquard,
BRGM-REM-IE2D
La "faute inexcusable" concerne
les entreprises qui ne préservent pas leurs salariés
des préjudices issus de l'exposition à un risque. Depuis
1941 elle est définie comme une faute d'une gravité exceptionnelle
pouvant dériver d'une omission volontaire ou de l’absence
de conscience du danger que devrait avoir l'employeur. (l'intentionnalité n'étant
pas nécessaire).Prenant l'amiante comme exemple, les arrêts
de la Cour de cassation du 29 janvier 2002 ont donné une portée
générale à la "faute inexcusable" en précisant
que l'employeur a désormais l'obligation de résultats
en matière de sécurité du travail. En d'autres
termes, puisque ces arrêts feront jurisprudence du plus haut
degré, les responsabilités de l'employeur se trouvent étendues à l'ensemble
des maladies professionnelles et aux accidents du travail.Quelles
conséquences ?
Renversement de la charge de la preuve
sur l'employeur : C'est à l'employeur
maintenant de prouver l'innocuité pour les travailleurs
des produits fabriqués ou utilisés par l'entreprise.
Seule la force majeure lui permettra de s'exonérer du préjudice.
Maladies professionnelles et accidents
du travail
la liste actuelle
des maladies professionnelles considérées comme telles par la Sécurité Sociale
va devoir être révisée et étendue. La réforme
est déjà engagée au niveau d'un groupe de travail.
Pourtant, dans l’encyclopédie Quillet de 1968, l’asbestose était
déjà définie comme affection génératrice
de pneumoconiose.
Nouvelle
législation :
Devant le risque d’abus inverses, faudra-t-il une nouvelle
réglementation limitant la responsabilité des employeurs
en matière de risques professionnels ?
Quelles implications
potentielles pour les bureaux d’étude ?
On peut s'attendre rapidement à une
forte demande d'expertises pour les assurances.
Davantage de connaissance de la
toxicité des
substances minérales selon leurs spéciations et selon
les types d'émissions/formes d'ingestion.
Quelles conséquences pour les Assurances ?
- La FFSA (Fédération Française
des Sociétés d’Assurance) estime que cette nouvelle
jurisprudence concernerait 100 à 200 000 victimes de l’amiante
dans les 20 prochaines années, et que la facture pourrait
atteindre 8 à 10 milliards d'euros, en plus des indemnisations
de la sécurité sociale. En France, 3000 procès
sont en cours selon l’Andeva (Association nationale des victimes
de l’amiante).
- Le changement d'échelle de la
couverture pour "faute inexcusable", incluse dans les contrats de
responsabilité civile générale, augmente
le risque des assureurs.
Quelles seraient les
autres substances concernées ?
- Hormis les solvants (éthers de
glycol, hexanes, etc.) et autres vapeurs toxiques (hydrocarbures
polycycliques aromatiques ou HPA des bitumes), les poussières*
et les fibres** sont les plus ciblées.
- Le " Chemical Abstracts " répertorie
22 millions de produits, mais seulement 300 000 ont été testés sérieusement pour évaluer
leur toxicité. Les toxicochimistes vont être très
sollicités.
Comment
résoudre l’ambiguïté de
la médecine du travail ?
- Le médecin du travail est-il au
service exclusif des travailleurs ou au service des employeurs pour
les aider à gérer les risques avec un rôle de
veille et d’alerte, en particulier grâce à leur " tiers
temps " ? Selon la nouvelle loi de modernisation
sociale, la " santé du travail " passe
aussi par la pluridisciplinarité, en raison de l’incapacité donnée à un
seul médecin de tout faire et de tout savoir. Le SNPMT (Syndicat
national professionnel des médecins du travail), quant à lui,
campe sur sa position de médecin au service des travailleurs
et objecte le statut des intervenants (hygiénistes industriels,
ergonomes, etc.) qui pourraient les fragiliser vis à vis
des employeurs.
Amiante et bourse
- Le 25 juillet 2002 , Saint-Gobain
a dévissé de 22,50% (effaçant ainsi en une séance
2,8 milliards d'euros de capitalisation boursière) en prenant
une provision de 100 millions d'euros sur le risque amiante dans
ses comptes 2002 (qui sera répétée en 2003 et
2004 pour faire face en particulier aux 60 000 plaintes déposées
aux Etats-Unis). Cette charge annuelle liée à l'amiante
signifie que le groupe de matériaux de construction a renoncé à son
objectif de hausse pour ne plus viser qu'un bénéfice
stagnant, voisin de celui de 2001. Sur le seul abandon de l'objectif
de croissance du résultat, le titre n'aurait perdu que 10%,
mais les investisseurs fuient au mot " amiante " ,
selon Barrings Asset Management. Ce risque amiante est évalué à une
décote du titre de 2 à 16 euros (la décote actuelle
est estimée à 15%) selon les scénarios :
montant des indemnités versées (2800 USD/personne en
2001) et augmentation du nombre de plaintes. Dans le même temps,
aux Etats-Unis, la société PPG Industries Inc. (verres)
a provisionné la somme record de 2,7 milliards de USD pour
faire face aux 116 000 plaintes pour asbestose contre sa filiale à 50%
Pittsburg-Corning (fibres de verre). Un fond serait créé pour
21 ans afin de répondre au problème posé.
- On voit ainsi de plus en plus les "vieux
groupes industriels" rattrapés par leur passé lié à une époque
purement productiviste. Nombre d'entre-eux ont d'ailleurs récemment
changé d'image, de logo, et de nom pour montrer leur évolution
responsable.
L’ampleur du problème
aux Etats-Unis : > 500 000 plaintes pour > 21
milliards de USD
Le
Rand Institute for Civil Justice (ICJ) a mis très récemment en ligne, en libre accès,
un gros dossier très détaillé sur les aspects
juridiques du problème de l’amiante aux Etats-Unis. (http://www.rand.org/ ).
Il
y a 500 000 plaintes actuelles, et leur nombre augmente, elles
pourraient atteindre 2,5 millions (sur 27 millions de personnes exposées
depuis 1940).
|
Cinq sociétés
ont eu, sur la période 1991-2000, jusqu’à 300 à 500
000 plaintes chacune |
Si l’évolution
du nombre de plaintes est bien quantifié, en revanche l’évolution
des différentes formes d’asbestose est beaucoup plus
difficile à estimer (fig. suivante). Ainsi, le nombre de
cas de cancers mesothelioma a diminué au début des
années 90 (interprété comme une dilution par
l’incorporation de cas sans malignité), pour augmenter
ensuite. Le temps de latence élevé (40 ans) est avancé comme
explication de l’augmentation des cas après 1993.
Aux Etats-Unis, 300 sociétés
sont concernées. Il y a eu 41 faillites (sous la protection
du chapitre 11) de sociétés imputables à l’amiante
(" asbestos bankrupcies "). Cinq d’entre-elles,
avant leur faillite, avaient versé plus de 1 milliard de
USD d’indemnisations. L’impact des risques de faillites
est important, mais les responsabilités remontent au niveau
des holdings propriétaires des filiales impliquées.
Au (haut !) risque de voir les plaintes se concentrer sur
les entreprises économiquement les plus solvables.
Les assureurs US ont
déjà payé 21,6 milliards de dollars !
Les estimations des montants des indemnisations à venir
varient fortement selon les sources :
-
2000 : 20-30 milliards (Merril
Lynch)2000 : pour 5 sociétés impliquées :
de 1,1 à 9 milliards de USD (Lehman Brothers )2001 :
65 milliards (Altonji)
-
2001 : 200 milliards de $ (Tiilinghast-Towers
Perrin, Business Wire)
Les évolutions
en cours : Regroupement des plaintes, nouveaux cabinets
d’avocats spécialisés, augmentation importantes
des montants d’indemnisation, nouveau préjudices
(ce qui est pris en compte c’est n’est plus la maladie
déclarée, mais la seule exposition à l’amiante,
incluant l’angoisse d’avoir été exposé à ce
risque).
Les frais juridiques ont sérieusement
entamé les indemnisations finales aux particuliers. Dans
les années 80 où les sociétés se défendaient
pied à pied, les plaignants n’ont perçu que
37 % du total des indemnités versées. Dans les années
90, les négociations ont permis de diminuer ces frais de
justice, jusqu’à ne pas dépasser 25 % des indemnités
obtenues (on reverra l’excellent film d’Elen Brockovitch
sur le chromeVI qui reprend ce thème).
Une modélisation
2001 estime que 61 % du coût réclamé par toutes
ces plaintes sera finalement payé, à 30% par les
assureurs US, 31% par des assureurs étrangers et le solde
par des pertes des entreprises non couvertes.
Des hypothèses
sont suggérées qui opposent d’une part l’indemnisation
de tous les plaignants et d’autre part l’indemnisation
strictement indexée sur l’intensité de la maladie,
sachant encore une fois que le temps de latence est élevé (40
ans).
Les assureurs justifient
l'envolée
des primes
Explosion
des risques, donc envolée des tarifs. La réassurance a dû provisionner
abondamment pour couvrir l’ampleur des préjudices.
D’où l’envolée des primes en 2002 de
5 à 15% en moyenne générale selon la Scor
(jusqu’à 20 et 75% pour les responsabilités
civiles). Sur le fond, les assureurs se montrent en effet globalement
démunis face aux risques " nouveaux " (dont la
pollution à l’amiante). Ces nouveaux risques étant
plus difficile à évaluer (le cœur du métier
d’assureur), les compagnies sont contraintes de compenser
en relevant leurs tarifs dans les créneaux classiques, ceux
qui relèvent de la probabilité (dégâts
des eaux, accidents de voitures…).
Merci à Philippe
Gentilhomme pour sa relecture pertinente