FIBRE DE VERRE UN POINT SUR LE RENFORCEMENT DES NOUVEAUX
MATERIAUX
F. Barthélémy (BRGM REM)
Brevetée par la société américaine
Owens Illinois[1] au cours
des années 1930, la fibre de verre constitue une avancée
technologique récente de lindustrie verrière. Historiquement,
elle a néanmoins précédé les développements
du flottage du verre plat sur bain détain (1952) et de la
fibre optique, suite à la mise au point du laser (années
1960). Aussi mince qu'un cheveu, aussi résistante que l'acier,
elle trouve des applications dans deux domaines distincts, l'isolation[2] et
le renforcement[3]. Ces
deux produits verriers se distinguent par les techniques de fabrication
mises en uvre et par les types de produits fabriqués.Techniques
mises en uvre pour leur fabrication. Production de fibres discontinues
par centrifugation dans le cas de la laine de verre et étirage
d'un fil continu, pour la fibre de renforcement.Types de produits
fabriqués. Produits finaux pour l'isolation et produits intermédiaires à destination
des différents filières des "nouveaux matériaux" pour
la fibre de renforcement. Cette dernière est utilisée essentiellement
pour le renforcement des polymères pour la fabrication de matériaux
composites[4] qui viennent
en substitution de l'acier, du bois, du carton. Elle contribue également à renforcer
les bétons.
Lobjet de cette note
est détablir un bref tour d'horizon des enjeux technico-économiques
de la seule filière des fibres de renforcement. Des éléments
concernant la fibre pour isolation seront également fournis dans
la mesure où les données statistiques concernant les deux
filières doivent d'autant plus être mises en parallèle
qu'elles concernent souvent les mêmes acteurs.
Performance et innovation
Les
fibres de verre de renforcement sont destinées majoritairement aux acteurs de la filière
des composites, qu'ils soient mouleurs ou transformateurs (compounders).
Elles sont parmi les fibres les plus utilisées dans les nouveaux
matériaux, devant les fibres de carbone, les aramides (kevlar),
voire les polyesters, les fibres métalliques ou les fibres céramiques
.
Les
fibres de verre sont mises en uvre sous de multiples formes liées à la fois
au type de polymère, aux applications et aux procédés
mis en uvre par les plasturgistes :
-
fils, simples ou
co-mêlés verres/thermoplastiques ; continus ou coupés ;
voiles non tissés
(mats), pour renforcer les chapes bitumineuses, le linoléum ;
tissus, pour pièces
d'avions et pâles d'hélicoptères, toiles à peindre,
moustiquaires ;
- grilles, pour le renfort de panneaux
isolants, de plâtres ou le ciment, grilles d'armature pour le
bitume des chaussées.
 |
Fig.
1 : Marché mondial de la fibre de verre de renforcement,
par finalités. (Source : St Gobain-Vetrotex) |
L'utilisation
croissante de
ces nouveaux matériaux (Fig.1) trouve son origine dans les gains
de poids qu'ils confèrent tout en améliorant les performances
fonctionnelles ou de sécurité, pour une compétitivité prix
d'autant plus favorable qu'ils peuvent faire l'objet de fabrication en
grandes séries. A titre de comparaison, ils permettent un allègement
des structures de près de 30 % par rapport à l'acier.
Parmi les propriétés apportées en plus de la résistance à la
traction, citons l'inertie chimique, la stabilité dimensionnelle,
la résistance aux chocs, les propriétés isolantes,
etc... . Récemment, le secteur de l'équipement industriel
a fait lobjet dune forte demande en raison des investissements
réalisés pour la génération dénergie
renouvelable[5], à lexemple
des pâles déoliennes qui sont faites de composites
verre-résine. Suivant les applications et les produits, le taux
pondéral de renfort verre peut varier entre 15 et 75 %. Les
secteurs dans lesquels les matériaux renforcés verre-résine
trouvent des applications sont très étendus, ce sont, par
ordre d'utilisation décroissante :
-
le bâtiment
et les infrastructures, cf éviers, toiles à peindre, éclairage,
ponts ;
le
transport, cf carrosserie, pare-chocs, tableaux de bord ;
l'électricité,
cf armoires de distribution, chemins de câbles et l'électronique,
circuits imprimés ;
la
plaisance et le loisir, cf bateaux, piscines ;
l'équipement
industriel, cf tuyaux, réservoirs, pâles d'éoliennes
;
-
les biens de consommations,
cf capotage d'appareils électroménagers, stylos, etc...
Comme
le montre la figure 1,
les trois premiers secteurs cumulent près de 70 % des ventes.
Un marché en croissance
mais cyclique malgré sa diversité
Sur un
marché verrier
mondial estimé à 100 Mt et dominé par le verre
plat et le verre creux qui, cumulés, représentent près
de 80 Mt, la fibre de verre, avec moins de 6 % des tonnages (5,8
Mt), fait figure de marché de niche. Sur ce total, lactivité renforcement[6] ne
dépasse pas 2,6 Mt avec une valeur voisine de 6 Md,
le reste étant représenté par la fibre destinée à l'isolation.
La demande pour les fibres de verre est portée par la croissance
du secteur des composites dans le sillage du marché des polymères.
Ce dernier est attendu en croissance entre 4 et 10 % annuellement
jusquen 2010, suivant les produits, à limage de la
décennie passée. De son côté, celui des composites
devrait progresser entre 5 et 6 % par an, avec des évolutions
contrastées suivant les zones géographiques : 5 %
en Europe, 8 % en Asie, 12 % en Amérique du Sud et seulement
4 % en Amérique du Nord. Ces contrastes reflètent à la
fois le dynamisme spécifique de ces zones et celui des secteurs
d'applications qui les tirent : en Amérique du Nord, ce sont la
construction et le transport, en Asie l'électronique. Le marché reste
cependant dominé à l'heure actuelle par l'Amérique
du Nord qui, suivant les estimations, représente entre 41 et 46 %
des tonnages vendus mondialement (Fig.2).
 |
Fig.
2 : Répartition géographique du marché de
la fibre de verre de renforcement (source : St Gobain-Vetrotex) |
Dune manière
générale, ces nouveaux matériaux bénéficient
de toutes les mesures à caractère environnemental prises
dans le domaine de lénergie : augmentation de la part
des énergies renouvelables, réduction des gaz à effets
de serre et donc allègement des véhicules.Ces nouveaux
développements pourraient contribuer à réduire la
cyclicité du secteur déjà affecté par la
récession de 1990-1993 et plus récemment par léclatement
de la bulle technologique en 2001-2003. Ces passages à vide ne
remettent cependant pas en cause la confiance sur le long terme des acteurs
de lindustrie, comme le montrent les derniers investissements annoncés
qui concernent de nouvelles unités, voire des augmentations de
capacités, toujours couplées avec des améliorations
de productivité.A LArdoise, en France, Owens Corning Fiberglas
Corp (OCF), après avoir renouvelé un de ses fours, prévoit
en 2004 un investissement de 11 M pour le remplacement de
son second four. La production de fibres de renforcement devrait passer
de 50 000 tonnes actuellement à 70 000 t en 2006
et 100 000 t quand la deuxième ligne de production sera
renouvelée. Cette montée en puissance devrait se faire à effectif
constant (271 personnes)[7] .
De leur
côté,
St Gobain-Vetrotex et OCF annoncent la mise en place au Mexique
d'une joint venture à parité, pour le développement
d'une usine de fibre de renforcement qui devrait être opérationnelle
fin 2004. Le montant de l'investissement et la capacité n'ont
pas été précisés.
Un petit nombre dacteurs spécialisés
ou diversifiés
Six acteurs
occidentaux représentent
75 % du marché mondial de la fibre de verre, renforcement
et isolation confondues. Parmi eux, deux sociétés sont
surtout présentes dans le domaine de la fibre destinée à l'isolation
pour le marché final du bâtiment et de la construction :
l'allemand Knauf et le suisse Alcopor. Des quatre autres, Owens Corning,
anciennement Owens Illinois et héritier historique de la technologie,
est une société dédiée à la fibre
de verre (isolation et renforcement) et à d'autres domaines du
marché de la construction, au même titre que Johns Manville,
tandis que St Gobain et l'américain PPG sont des groupes
diversifiés.Le groupe français St Gobain est
présent à travers ses branches isolations regroupées
dans St Gobain-Isover (fibre de verre pour isolation et laine de
roche) et sa branche renforcement qui est organisée en deux divisions
: St Gobain-Vetrotex pour l'activité filature et St Gobain-Technical
Fabrics pour les activités de transformation. La branche renforcement
représentait en 2002 1,4 Md de chiffre d'affaires,
soit 4,5 % du chiffre d'affaires du groupe. Avec une production
de fil de verre de 590 000 t/an, St Gobain dispose d'une
part d'environ 20 % du marché mondial avec des positions
dominantes en Europe et Amérique du Sud. Owens Corning avait,
en 1999, un chiffre d'affaires pour son activité composite (qui
inclut la fibre de renforcement) de 937 Md$ pour un chiffre d'affaires
total de 5,048 Md$ réalisé majoritairement dans le
bâtiment (fibre d'isolation, fibrociment, shingle etc
)
Le
groupe américain
PPG, dont les principales branches sont les pigments, la
chimie de spécialité et le verre (verre plat et fibres
de verre), a eu, en 2002, un chiffre d'affaires de 8,067 Md$
dont 2,071 Md$ pour l'activité verre (verre plat et fibres
de verre indifférenciés).
Matières premières et procédé de
fabrication
Si le
verre utilisé en
standard pour la fabrication des fibres de verre de renforcement est
un verre borosilicaté dit type E[8] ,
d'autres compositions verrières ont été élaborées
pour répondre à des exigences spécifiques (Tabl.1)
: le verre C est résistant à la corrosion, le verre A/R
est destiné à être incorporé aux bétons
spéciaux alcali-résistants.
| |
Verre
type E |
Verre
type C |
verre
type AR |
SiO2 |
53-55 % |
60-65 % |
61 % |
Al2O3 |
14-15 % |
3,5-
6 % |
/ |
Ca0 |
17-23 % |
14 % |
5 % |
MgO |
1. % |
3 % |
/ |
Na2O3 |
0.8 % |
10 % |
17 % |
B2O3 |
0-8 % |
5 % |
/ |
Fe2O3 |
0,3 % |
0,5 % |
0,3 % |
TiO2 |
0,5 % |
/ |
/ |
ZrO2 |
/ |
/ |
10 % |
Tabl.
1 : Composition
des principaux verres utilisés dans les fibres de renforcement.
Le bore
est utilisé pour
améliorer la fluidité du mélange et abaisser la
température de fusion. En améliorant la viscosité,
il améliore le filage. Les matières premières représentent
moins de 20 % de coûts standards dont la moitié représenté par
la colemanite[9] (porteuse
de bore). Il y a traditionnellement opposition entre ressources de proximité :
silice sous forme de farine (< 40 µm, 99 % SiO2,
0,1 % Fe2O3), dolomie, calcaire (100 µm-1mm),
aux coûts unitaires peu élevés et ressources lointaines
: sulfate de sodium (0-1 %), kaolin pour lalumine et borates
(colemanite). Pour limiter les dépenses dénergie
dans le four, le taux dhumidité des matières premières
introduites doit respecter des normes précises (< 1 %
pour les kaolin ; 3,5 % pour le calcaire).
Le procédé de
fabrication comprend cinq étapes principales (Fig.3). Fusion
du mélange à des températures variant de 1400° C à 1600° C,
dans un four verrier (furnace) alimenté en continu par les matières
premières sous forme de poudre. Après soutirage, le verre
est filé par étirement au travers de filières
(bushings) en platine-rhodié (Ø ~10 µm pour
chaque orifice). Un fil est constitué de plusieurs centaines de
filaments. Pour faciliter lintégration dans les composites,
les fils sont enrobés dun additif (binder) à la sortie
du filage ; suivant les applications, il peut sagir de silane,
dacétate de polyvinyle, de résine de polyester etc
,
cest lensimage. Suivant les finalités les fils
seront bobinés ou coupés puis passés dans un
four de séchage (oven drying) à des températures
variant entre 600 et 700 °C.
 |
Fig.
3 : schéma de fabrication de la fibre de verre de
renforcement. (source St Gobain Vetrotex) |
Des défis environnementaux
: enjeux techniques et financiers
Comme
toute l'industrie verrière,
les fabricants de fibre de renforcement sont confrontés aux défis
constitués par la consommation d'énergie et les émissions
de CO2 . Dans ce domaine, la mise en place au niveau européen
des permis d'émission dans le cadre du protocole de Kyoto va se
traduire, en France, par le plan "climat" qui fixera des objectifs
de réduction. Sa promulgation est attendue pour le printemps 2004.
Pour ce qui est du recyclage, la transposition des directives européennes
concernant les VHU (véhicules hors d'usage) et les DEEE (déchets
d'équipements électriques et électroniques) impose
d'ambitieux objectifs qui affectent toutes les filières de matériaux
composites et, en amont les fabricants de produits intermédiaires.
Pour le transport, à partir du 1er janvier 2006, au moins 85 %
du poids moyen d'un véhicule devrait être récupéré et
80 % du poids moyen devra être réutilisé ou
recyclé. A partir de 2015, ces taux seront respectivement de 95
et 85 %. Si cette réglementation s'applique d'abord aux produits
finaux en fin de vie, la prise en compte de ces impératifs doit être
intégrée aux premiers stades du procédé industriel
en faisant évoluer techniques et matières premières.
Du fait de leur caractère polyphasé, le recyclage des matériaux
composites constitue un défi technologique et financier majeur
qui va susciter la mise en place de filières spécifiques.
D'ores
et déjà,
les industriels réincorporent des déchets de fibre non
ensimées dans le circuit interne, tandis que les fibres ensimées
font l'objet d'un recyclage spécifique externe au même titre
que les composites. La plupart des industriels ont, d'ailleurs, créé des
sociétés dédiées à la valorisation
de leurs déchets ainsi que ceux de leurs clients. C'est le cas
de St Gobain avec sa filiale italienne St Gobain-Revetex dont
l'objectif est de recycler 90 % des déchets internes.
Compétitivité et concurrence
mondiale
Confrontés à une
course à la compétitivité en contexte de baisse
de prix, impulsée par les pays émergeants, mais aussi par
la récente situation de surcapacité liée à l'éclatement
de la bulle technologique, les professionnels portent leurs efforts dans
les domaines suivants :
-
Réduction
du coût matière première : Owens Corning
a breveté un verre sans bore qui présente des propriétés
mécaniques améliorées (résistance à la
traction) mais qui pose des problèmes d'élaboration.
Il s'agit d'une évolution technologique importante qui est
en voie d'adoption par tous les producteurs, d'autant plus qu'elle
présente aussi l'avantage de limiter les effluents gazeux
en bore fluor et arsenic provenant, essentiellement, de la colemanite.
Amélioration
et automatisation des process pour réduire la part de
la main d'uvre, problématique à laquelle sont
confrontés tous les acteurs présents dans les pays à fort
coût de main d'oeuvre.
Limitation
des coûts énergétiques, notamment en
améliorant
le rendement des fours;
"Mutualisation" des
coûts pour les nouveaux investissements avec la création
de joint venture qui permettent également de limiter les
risques de surcapacité en cas de retournement de cycle.
Multiplication
des investissements dans les pays émergeants, aussi
bien pour le potentiel des marchés régionaux que
pour les coûts de main d'uvre : les annonces devraient
ainsi se multiplier pour les investissements en Europe de l'Est[10] et
dans le sud-est asiatique, dont la Chine.
-
Spécialisation
des sites pour bénéficier d'économies d'échelle,
alors que, traditionnellement, les implantations industrielles
sont conditionnées par la proximité des marchés
et accessoirement par la disponibilité des matières
premières à faible coût unitaire. A l'Ardoise,
Owens Corning exporte sa production à 85 % à destination
de l'UE mais aussi du Japon, voire des Etats-Unis.
La Chine, un marché et des risques
Alors
que le marché de
l'électronique est en plein retournement, en particulier dans
le sud-est asiatique et que l'industrie automobile explose, la Chine
suscite toutes les interrogations. Si elle constitue un marché à investir,
y a-t-il risque de bulle des investissements ou de voir l'émergence
de concurrents ?
Dans
le domaine de la fibre de verre, la Chine affiche des objectifs d'augmentation
de capacités
de production de plus de 50 % sur 10 ans avec des tonnages de 500 000
tonnes (RFG et IFG) à l'horizon 2010. Les producteurs occidentaux
de la filière sont déjà présents industriellement
sur place, à l'image de PPG et de St Gobain-Vetrotex qui
dispose de deux sites opérationnels à Pékin et Hangzhou
(Shangaï)
note:
| [1] |
Devenue depuis Owens
Corning un des leaders mondiaux du secteur. |
| [2] |
IFG en anglais (Insulation
Fibre Glass) |
| [3] |
RFG en anglais (Reinforcement
Fibre Glass), les termes de fiberglas ou fibreglas sont des marques
déposées appartenant à Owens Corning. |
| [4] |
Les composites sont
constitués d'une matrice polymère ( thermo-plastique
ou thermo-durcissable) renforcée par une fibre ou un autre
matériau présentant un indice de forme (aspect-ratio)
suffisamment élevé pour assurer une fonction de
renforcement dans une ou plusieurs directions. |
| [5] |
La part des énergies
renouvelables dans la production énergétique de
l'UE pourrait atteindre 20 % à l'horizon 2020 (source
Le Moniteur). |
| [6] |
Chiffres 2002 fournis
par le bureau d'études Freedonia |
| [7] |
Les inondations
ayant affecté la vallée du Rhône en décembre
2003 ont cependant remis en cause cet investissement, voir Ecomine
décembre 2003. |
| [8] |
E
pour électrique car, historiquement, la fibre de verre
a initialement été utilisée pour lisolation électrique à haute
température de fins câbles électriques. |
| [9] |
CaO 3B2O3 5H2O |
| [10] |
St Gobain-Vétrotex
s'est développé en République Tchèque
avec, notamment, le rachat de la société Vertex |
|
|