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Russie : forte reprise de la production d’or sur fond de consolidation du secteur minier

(N. Stolojan, BRGM)

La production d’or de la Russie s’est redressée de façon spectaculaire depuis 1999, lorsque le pays était tombé au huitième rang mondial, pour remonter en 2002, avec une production de 185 tonnes, au cinquième rang mondial, derrière l’Afrique du sud (395 t), les Etats Unis (299 t), l’Australie (264 t) et la Chine (202 t), mais devant le Canada (150 t), l’Indonésie (175 t) et le Pérou (134 t)

Après l’effondrement de l’Union Soviétique au début des années 90, le secteur minier s’est rapidement retrouvé dans une situation catastrophique : baisse rapide puis disparition des budgets d’exploration minière, privatisations " sauvages " et peu transparentes des entreprises minières, lois minières obsolètes, fiscalité étouffante et inadaptée, sous-investissement par les nouveaux propriétaires privés, …causes qui expliquent la dégradation rapide du niveau de la production jusqu’en 1998-99. Mais alors que l’effondrement du rouble par rapport au dollar (de 5-6 à environ 30 roubles /dollar) et la situation de cessation de payements de la Russie à l’automne 98 allaient provoquer une crise financière mondiale, les mineurs russes allaient en profiter fortement puisque leurs ventes de métaux (en particulier, d’or), exprimées en dollars, se traduiront après la dévaluation par une recette environ cinq fois supérieure exprimée en roubles. La dévaluation du rouble, à laquelle s’ajoute la libéralisation du régime de l’exportation de l’or (possible directement pour les grandes sociétés ou par l’intermédiaire de banques possédant une licence d’exportation) et la mise en place de nouveaux mécanismes de financements privés en faveur des mineurs d’or russes expliquent la reprise observée actuellement dans le secteur ainsi que l’intérêt croissant des sociétés minières occidentales pour la Russie. La figure suivante présente le cours récent des actions de ces sociétés, dont la majorité (Highland Gold, Peter Hambro, Celtic Resources, Trans-Siberian Gold) sont cotées sur le nouveau marché de Londres (AIM- Alternative Investment Market), les autres (Bema Gold, Buryatzoloto, Kinross) au Canada ou ailleurs. Sont présentés également sur le graphe, le cours du rouble (en noir, axe B, à droite) et de l’or (en vert, axe A, à gauche).

Graphe 1 : évolution comparée du rouble, du prix de l'or etde la valeur des actions des principales sociétés aurifères

  • Highland Gold est côtée à l’AIM (voir graphique précédent – courbe en blanc). Barrick Gold vient d’y acquérir 17 % du capital. La société a produit en 2002, 178 000 oz d’or (environ 6 tonnes ) et prévoit d’en produire près de 200 000 en 2003, à partir de la mine de Mnogovershinnoye (MNV) , située au Nord de Khabarovsk dans l’Extrême-Orient de la Sibérie russe (voir carte suivante). Ce gisement a une ressource de 8 Mt à 9 g/t d’or environ. La société contrôle également les 3 gisements de Darasun – région de Chita, voir carte (ressource de 9,5 Mt à 10 g/t Au) dont l’exploitation pourrait démarrer en 2004, ainsi que le gisement polymétallique à or de Novoshirokinskoye et surtout le grand gisement de Mayskoe, dans la péninsule de Chukotka (extrême NEst- voir carte). Ce dernier représente une ressource de 24 Mt à environ 11g/t d’or, soit environ 138 tonnes d’or contenu mais il s’agit essentiellement d’or réfractaire présent dans la pyrite et l’arsénopyrite, qui demande donc de gros investissements pour le traitement minéralurgique.

  • Peter Hambro, est l’une des sociétés minières occidentales les plus anciennement implantées en Russie, puisque la société produit depuis 1999. En 2003, la société a produit 4,4 tonnes d’or (140 000 oz), soit le double de 2002. Le principal gisement exploité est Pokrovskoye, dans la région de l’Amur (voir figure 1), dont les réserves sont de 1,7 Moz dans l’emprise du ciel-ouvert actuel, plus 1,3 Moz dans son voisinage. La société explore le prospect voisin de Pioneer où les ressources d’or sont importantes (on cite le chiffre de 9 Moz) et à haute teneur. Pokrovskoye a produit 120 000 oz en 2003, le reste de la production provenant d’une joint-venture appelée Omchak mise en place avec Susumanzoloto (3ème producteur d’or primaire russe en 2002 avec 5,8 t.) et la petite société minière de Shkolnoe, dans la région de Magadan. Peter Hambro, dont les cours ont rebondi de façon spectaculaire en 2003 sur l’AIM (voir graphe 1, courbe en jaune) est en pleine expansion, grâce à de nouvelles acquisitions.

  • Celtic Resources est une société irlandaise, listée au AIM, et dont la croissance des cours a également été spectaculaire en 2003 (voir graphe 1, courbe en violet). Celtic a produit en 2003 environ 2 tonnes d’or à partir de mines d’or au Kazakhstan et, surtout, contrôle 50 % de SVMC (South Verkhoyansk Mining Company), qui détient les droits sur le gisement géant de Nezhdaninskoe (voir figure 1). Celtic est en négociations avancées pour obtenir 100 % des droits sur ce gisement, contre une prise de contrôle de 23 % de son capital par la société d’état de Yakoutie, IG Alrosa. Nezhdaninskoe, la " montagne d’or " est un gisement légendaire, découvert pour la première fois au 18ème siècle, puis redécouvert deux siècles plus tard. Il est réputé contenir une ressource géologique de plus de 900 tonnes d’or répartie dans 117 corps minéralisés, ce qui en faisait le troisième gisement de l’ancienne Union Soviétique (après Muruntau, situé maintenant en Ouzbekistan et Sukhoi Log, voir ci-après). Un recalcul des réserves au standards IMM, effectué pour Celtic à partir seulement de 18 corps minéralisés, a montré des réserves prouvées/probables de 38 Mt à 5,3 g/t, soit 6,4 Moz. La mine est déjà largement équipée en surface et en souterrain et a été mise en production sporadique (problèmes de traitement du minerai) depuis 1975. Sa remise en route progressive par Celtic permettrait à cette société de prendre place parmi les majors du secteur aurifère.

  • Trans-Siberian Gold est un nouveau venu dans le secteur en Russie. Depuis décembre, cette société à levé 16 M£ sur l’AIM, dans le but d’explorer et développer 3 gisements d’or russes : Veduga, Asasha et Rodnikova. Veduga se situe à 60km au Sud de la mine de Olimpiada (Norilsk), premier producteur russe d’or (voir carte). Les réserves prouvées/probables sont de 7,5 Mt à 5,4g/t d’or, avec une coupure à 2 g/t ; les ressources sont à peu prés équivalentes. L’or est à 45% réfractaire et on envisage un circuit d’oxydation sous pression des concentrés de flottation, suivie de lixiviation (CIL). L’étude de faisabilité " bancable " reste à faire. Asasha/Rodnikova se situe dans la péninsule de Kamchatka en Extrême Orient ; il s’agit d’un gisement d’or épithermal relativement petit mais à teneur élevée.

  • Bema Gold est listée à Toronto et sur l’Amex. La société est impliquée dans des projets miniers importants (pas de production actuellement) au Chili, en association avec Kinross (Refugio) et Placer Dome (Cerro Casale). Elle produit de l’or en Afrique du Sud (Petrex) et en Russie, sur la " vieille " mine de Julietta, prés de Magadan. Cette dernière à produit environ 4 tonnes d’or en 2003 mais se trouve en fin de vie avec seulement 4 ans de réserves disponibles. Par ailleurs, Bema explore activement (plus de 20 000 m de sondages) le prospect très prometteur de Kupol dans la péninsule de Chukotka (extrême NE de la Sibérie). La ressource préliminaire est de près d’un million d’onces d’or et plus de 9 millions d’onces d’argent dans un gisement épithermal à hautes teneurs en or/argent.

  • Kinross Gold est le seul major occidental produisant depuis 6 ans de l’or en Russie à partir de la mine de Kubaka (environ 1000 km au Nord de Magadan, voir figure 1). De 1997 à 2002, Kubaka a produit annuellement 430 000 oz d’or (environ 13 t). Le gisement est maintenant en fin de vie et la société explore activement sur le permis de la société Omolon Mining Co. qui appartient à 98 % à Kinross, après le rachat par ce dernier des partenaires russes dans le projet (Polymetal). Un nouveau gisement dénommé Birkachan aurait été découvert sur le permis de Omolon.

  • Buryatzoloto est coté à la bourse de Moscou. La société est contrôlée par le Canadien High River Gold (51 %) ; elle exploite 3 gisements en Buryatie (dont Irokinda et Zun Kholba, voir figure 1) et un gisement dans la région de l’Amur. La production a été de prés de 5 tonnes d’or en 2002.

Malgré leur dynamisme, les sociétés occidentales ne représentent que 10-15% de la production d’or russe. Celle-ci augmente essentiellement grâce à l’effort de production et à la consolidation du secteur (fusions, acquisitions) menés par des sociétés russes tel que Polymetal et surtout, Norilsk.

Polymetal est contrôlé par le groupe privé IST de St. Petersburg. La société exploite le gisement d’or de Vorontsovskoye dans l’Oural (voir figure 1), ainsi que le grand gisement d’argent (3ème du monde ) de Dukat (Magadan). En 2002, Polymetal a produit environ 4 t. d’or et 54 t d’argent. En octobre 2003, la société a acquis le contrôle du gisement de Khakandza (Khabarovsk). La particularité de cette société est de vouloir maîtriser toute la chaîne de production de métaux précieux, depuis l’exploration jusqu’à la commercialisation. Polymetal est la première société russe à avoir bénéficié d’une licence à l’exportation sur la base de la nouvelle législation de 2003. En décembre 2003, de l’or en provenance de la mine de Vorontsovskoye, raffiné en lingots à Novosibirsk a été exporté vers les Emirats. Actuellement la société négocie avec la Standard Bank de Londres une ligne de crédit de plus de 100 M$ destinée au développement de projets.

Grâce a ses capacités financières inégalées dans le secteur minier russe, c’est sans conteste Norilsk qui s’est le plus diversifié par des acquisitions successives dans le secteur aurifère, devenant même fin 2002 le dixième producteur mondial d’or avec environ 40 tonnes métal. En octobre 2002, Norilsk acquiert pour l’équivalent de 226 M$ la société Polius qui exploite le grand gisement de Olimpiada (région de Krasnoyarsk, voir carte) qui a produit 15 t. d’or en 2001 et 26 t. en 2002 (il s’agit d’or réfractaire traité par un procédé de bio-lixiviation). Polius devient la filiale de Norilsk pour ses activités or. En 2003, Norilsk acquiert pour 34 M$ le contrôle de OAO Matrosov (région de Magadan) qui possède la licence d’exploitation du grand gisement de Natalka (voir carte) dont il prévoit de faire passer la production à moyen terme de 1 à 10 t/an. Par la suite, Norilsk acquiert pour environ 155 M$ le contrôle de la holding Lenzoloto (région d’Irkutsk –voir figure 1) et ses filiales dont la production 2003 a été de 9,4 t. d’or (6 t. en 2002). Enfin, toujours en 2003, Norilsk acquiert aussi pour 10,4 M$ le gisement de Titimukhta (voisin de Olimpiada) qui contient au moins 34 t. d’or de réserves. La première phase d’expansion de Norilsk dans l’or aura donc coûté environ 425 M$ et la société prévoit un rythme soutenu d’investissements pour les années à venir pour l’expansion ou la mise en exploitation des gisements nouvellement acquis.

Le contrôle de Lenzoloto est d’une importance particulière pour Norilsk dans la mesure où cette société contrôle la production d’or du Nord de la région d’Irkutsk (autour de la ville minière de Bodaibo) où l’on trouve plusieurs centaines de gisements de type placer ainsi qu’une dizaine de gisements d’or primaire (peu ou pas exploités) dont le fameux Sukhoy Log (voir figure 1), qui est réputé contenir plus de 1 000 tonnes d’or (ainsi que du platine). Ce gisement géant a déjà fait l’objet de plusieurs tentatives de prise de contrôle avortées par le passé et Norilsk est déterminé à en prendre le contrôle en remportant l’appel d’offres dont les procédures devraient démarrer vers la mi-2004. Le développement de ce gisement devrait coûter au delà du milliard de dollars, ce qui est beaucoup même pour Norilsk et la société envisage de faire appel aux marché bancaire international pour une partie du financement.

Pour l’avenir de la région d’Irkutsk, Norilsk a des projets ambitieux. Concernant Lenzoloto la production des placers et de quelques petits gisements primaires devrait atteindre jusqu’à 17 t/an. Pour Sukhoy Log, la société envisage d’atteindre en 3 ans à partir de l’obtention de la licence d’exploitation, une capacité de production/traitement de minerai de 8 Mt/an, soit une production de 15 t. d’or par an. Cette capacité serait doublée après 5 ans d’exploitation à 30 tonnes et d’autres expansions sont envisagées ultérieurement.

L’émergence rapide d’un nouveau major mondial de l’or, ainsi que l’expansion de la production d’un certain nombre de sociétés minières étrangères et russes sont des signes manifestes d'un dynamisme retrouvé du secteur aurifère en Russie. Actuellement le pays produit environ 180 tonnes d’or par an dont environ 120 proviennent de gisements d’or primaire – cette production devrait augmenter rapidement dans le proche avenir grâce essentiellement à l’effort des sociétés minières présentées plus haut.

Mais le secteur minier russe reste toujours trop morcelé avec environ 600 sociétés minières dont la plupart sont trop petites et peu productives. Leur productivité/homme moyenne est de 1-1,5 kg d’or contre 8-8,5 kg moyenne mondiale. Cette faible productivité permet à beaucoup de subsister lorsque les prix de l’or dont favorables (c’est le cas de nombreux " artels ", petites sociétés d’exploitation d’or alluvionnaire) mais en aucun cas d’investir sérieusement, en particulier dans les gisements d’or primaire. Un autre problème de la mine d’or russe concerne l’exploration. Le stock actuel de gisements date largement de l’ère soviétique où le financement des " expéditions géologiques "  était assuré par le budget de l’état. Cette situation a complètement cessé et à l’avenir se posera de plus en plus le problème du renouvellement (et de la qualité – beaucoup d’or russe étant contenu dans des gisements dits réfractaires, dont le minerai coûte cher à traiter) des ressources. Celles-ci restent à un niveau confortable puisque la Russie détiendrait selon l’USGS, 22% des ressources mondiales, au deuxième rang mondial après l’Afrique du sud (38%). Mais la situation est beaucoup moins brillante au niveau des réserves prouvées/probables où la Russie se situe loin derrière l’Afrique du sud, les Etats Unis et l’Australie avec seulement 6% des réserves mondiales (3000 t.). Ceci est également lié à la forte baisse du développement de projets miniers pour or, après la fin de l’Union Soviétique.

Figure 1 : carte de localisation des principaux gisements d'or de Russie

 
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